Prof de musique… en collège

– « Il y a un poste de professeur de musique dans un collège qui se libère, ainsi qu’un poste de prof de trombone à l’école de musique de la Creuse , est-ce que ça vous intéresse? »

– « Euh… oui, bien sûr… mais je suis à l’armée actuellement, je suis encore au service militaire… « 

– « Alors…, ça vous intéresse? »

– « Oui, oui, ça m’intéresse, mais… comme je viens de vous le dire…, je fais mon service dans la musique à Versailles, et je ne suis pas encore libre »

– « Bon entendu…, on va voir ça… je vous tiens au courant, à bientôt »

Quand ça ne tiens qu’à un fil …

…  un coup de fil !

 

C’était fin Octobre 1978, Dans la caserne de la musique militaire du 5ème RI à Versailles. Je ne connaissais pas cette personne qui me téléphonait. Il avait eu mes coordonnées par mon prof de trombone. Sa proposition était incroyable, surprenante, impossible…  et j’ai dit OUI.

Le 6 Novembre, soit une semaine plus tard, j’étais affecté comme maître auxiliaire Musique au collège Marouzeau à GUERET et commençais aussi, quelques jours plus tard, mes premiers cours à l’école de musique comme prof de trombone, prof de Tuba et de solfège.

Aujourd’hui encore, ça me paraît toujours incroyable et pourtant c’est bien ainsi que j’ai commencé mes premières expériences de prof de musique.

Une semaine avant, j’étais encore à l’armée et il devait me rester 2 ou 3 mois avant ma libération… la semaine après j’emménageais dans une petite chambre longue comme le lit, large comme l’armoire, derrière l’église de Gueret , et le lundi matin, je découvrais ma première classe.

A la question de savoir comment j’ai pu sortir prématurément du service national (qui était encore obligatoire à l’époque), la seule réponse que je connaisse est qu’un matin à la caserne, j’ai été convoqué au bureau du Capitaine qui m’informait, non sans une certaine irritation, qu’il venait de recevoir un télégramme du ministre de la défense qui ordonnait que je quitte immédiatement le régiment et qu’en conséquence, je devais faire sur le champ mon paquetage avec toutes mes affaires personnelles, que j’étais libéré, et qu’un véhicule m’attendait derrière le bâtiment pour m’amener gare de Lyon à Paris.

Maintenant, à la question de savoir comment j’ai pu obtenir ces 2 postes, j’ai su plus tard qu’une demande avait été faite auprès du CNR  (Conservatoire National de Région) de Clermont-Ferrand et que parmi les anciens élèves sollicités, j’avais été le seul à ne pas voir d’inconvénient… à changer de région.

3 ans de musique au collège…

…et que du bonheur !

 

Il y a quelques années, quand on parlait de souvenirs des cours de musique au collège, les réflexions les plus courantes étaient du style: « je détestais la flûte à bec… » , »c’était toujours le chahut… », « j’aimais pas… », etc.

Moi, je n’avais pas ces souvenirs. Mon prof de musique au collège, à l’école de musique, à la maison, c’était mon père. Cela dit, ce n’était pas toujours facile car il était passionné, exigeant et pas toujours patient… mais c’était mon père, et il m’avait déjà transmis le plaisir de faire de la musique et de partager ce plaisir.

Maintenant je me retrouvais là, sans jamais avoir imaginé une telle situation. Sans formation, sans avoir aucune idée de ce que j’allais faire et proposer à des centaines d’enfants d’âges et de niveaux différents. Des élèves qui n’attendaient rien de moi ou peut-être seulement de profiter de ce cours et de cette matière de peu d’importance pour pouvoir un peu se défouler à mes dépends.

Je ne connaissais rien non plus de cette institution Education Nationale, ni du collège et de ses fonctionnements : Les collègues de travail, tous plus âgés que moi et encore tellement marqués pour moi par l’image de mes anciens profs de collèges ou de lycée… la hiérarchie des postes dans l’établissement… les programmes scolaires…  les conseils de classe… les rencontres parents/élèves… les notes… et les centaines de bulletins de notes qu’un prof de musique, unique pour tout un établissement, doit remplir tous les trimestres…

En l’espace d’une semaine, je me retrouvais dans un monde totalement différent, avec un métier que je ne connaissais pas, et pourtant, ce nouveau défi… ça me plaisait déjà.

C’était ce même plaisir que j’avais déjà connu quand mon père me faisait confiance et me demandait de le remplacer pour un cours de solfège. Ou de la même façon, quand mon prof de trombone me proposait de faire travailler un élève débutant, ou encore, quand il me faisait suffisamment confiance là aussi pour me proposer de jouer avec lui à l’orchestre symphonique, avec tous les profs du conservatoire!… et bien sur, sans oublier Gérard Ducourneau qui lui aussi me fait confiance et me propose quelques années plus tard d’animer une session de sa formation à la Musicothérapie.

 

J’étais là, seul devant ma première classe, sans aucune idée du déroulement de cette première heure…

…et pourtant j’étais bien.

 

Dans mes expériences précédentes, on avait su m’accueillir, m’écouter, me faire confiance, on m’avait transmis du plaisir, et si à l’époque je n’avais que peu conscience de l’importance de ces fonctionnements, je sais aujourd’hui que ça a toujours été les clés de mes réussites.

J’avais tout à découvrir et à comprendre, mais j’étais habité du plaisir de toutes ces nouvelles rencontres, et de mes découvertes à venir.

Encore très timide à l’époque, et sans le pouvoir sécurisant d’un « Savoir » ou d’une « Méthode » à appliquer, ma meilleure carte à jouer était le partage de mes ignorances.

Apprendre dans le silence de nos ignorances

 

En découvrant mon emploi du temps, je découvrais aussi que J’aurais des centaines de petites personnes à rencontrer dont je ne connaissais rien.

Il était donc bien évident pour moi que ma priorité serait d’apprendre à les écouter et à les connaître un peu, afin de pouvoir peut-être envisager partager quelque chose de « musical » avec eux.

Alors, je parlais beaucoup de moi, de qui j’étais, comment j’étais arrivé là, quelles étaient mes expériences de musiciens, mes expériences familiales, mes différents parcours, mes goûts, mes idées…

Puis je leur posais des questions: qui ils étaient?, ce qu’ils aimaient?, ce qu’ils n’aimaient pas?, ce qu’ils avaient envie?…

Pour suivre le « programme musique au collège », je faisais un maximum de recherches en choisissant toujours ce qui me semblait le plus simple pour moi et le plus facile à utiliser afin de garder le maximum de souplesse et d’écoute pendant mes cours, car très vite je m’étais aperçu que je ne savais pas intéresser mon petit auditoire avec des cours imposés et trop bien structurés dans lesquels je perdais toute spontanéité et attention à leurs difficultés.

Ce qui marchait bien, c’était cette relation que je commençais à construire autour de mon envie de partager et d’apprendre.

A en parler comme ça, ça peut paraître un peu léger et pourtant les résultats ont très vite été surprenants.

Par exemples, j’imaginais des jeux de lectures avec des points, des tirets, des lettres, des chiffres, des symboles, puis un jour j’ai introduit des notes, des lignes… C’est comme ça aussi,  poussé par ces petits apprenants, que je me suis retrouvé à leur apprendre à lire et à comprendre l’écriture musicale. Alors que la seule évocation de ce mot « solfège » représentait la pire des punitions, c’était devenu et malgré moi, une activité toute naturelle dans mes cours.

Et que dire du choix de mes élèves d’apprendre à jouer de la flûte à bec pour la raison pourtant bien évidente que l’achat de tout autre instrument était impossible et qu’ils avaient envie de faire de la musique. Là aussi je n’avais pas osé le proposer par a priori et peur de leurs réactions.

Par la suite, je surfais (comme on dit maintenant) sur mes connaissances de musicien, mes découvertes pédagogiques, les capacités et les envies de mes élèves et la progression de mon enseignement se faisait tout simplement et sans aucun chahut.

Je me souviens même d’une anecdote que j’aime bien partager, peut être aussi pour vanter un peu les mérites de mes méthodes d’autodidacte : Un jour, à l’occasion d’une première inspection, j’écrivais une petite phrase musicale au tableau et je montrais, avec une petite fierté, que mes élèves étaient capable de la déchiffrer à la flûte.

Quelle ne fut pas ma surprise d’entendre mon inspectrice me dire sur un ton assez teinté de reproches : « mais vous faites du solfège traditionnel ?!… » ,  » vous ne pratiquez pas les méthodes actives ?… »

Comme je l’ai déjà évoqué dans un précédent article, j’avais bien trouvé de nombreux petits éléments de travail dans les méthodes Kodaly, Willems, Orff et autre  Dalcroze. A chaque fois je n’en avais gardé que ce qui me convenait, tout comme je l’avais fait pour la lecture musicale avec la méthode Martenot. Mais là, la réaction de mon inspectrice je ne m’y attendais pas : J’étais prof de musique, mes élèves étaient capable de déchiffrer (à la flûte!) une phrase musicale qu’ils ne connaissaient pas, et on me demandait de frapper dans les mains ou de s’exprimer plus corporellement ?!!… (je sais je force un peu le trait, mais j’étais vraiment surpris).

Passé ce petit moment où j’étais quand même un peu déstabilisé, nous avons poussé les tables, fait une ronde, et j’ai improvisé l’animation d’un jeu musical qui semblait plus correspondre à la demande formulée. Il y avait là sûrement la réponse un peu provocante d’un ego qui avait été un peu émoustillé, mais pour les enfants c’était un exercice facile et très ludique car il savaient faire bien plus compliqué, à savoir : lire de la musique!

De cette première inspection, je reçu une note de 17,50, de bonnes appréciations et des encouragements pour le renouvellement de mon poste. Puis ce fut encore le cas pendant les deux années suivantes avec des notations de 18,50 et 18 et même…  une proposition de prof de musique à l’Ecole Normale!

Comme je le disais au début: « Que du bonheur… »

Je menais toutes mes activités avec passion : Club de musique… Chorale… je jouais du jazz dans un pub de la ville avec des collègues de travail… je jouais dans plusieurs autres groupes de styles différents sur Clermont-Ferrand… je continuais à faire partie de l’orchestre lyrique… et pour revenir à l’ambiance de ma classe de musique au collège, j’avais ajouté une rangée de tables au fond, car de nombreux élèves préféraient venir dans ma classe pour faire leurs devoirs (en silence)  plutôt que d’aller en salle d’étude quand ils n’avaient pas d’autres cours.

Peut-être commencez-vous à avoir l’impression que j’en fait encore un peu trop et que je me vante beaucoup pour me donner en exemple ?

Evidemment, j’ai beaucoup de plaisir à vous raconter ces années là, et à me les raconter aussi,  mais ce qui me parait important ce n’est pas mon exemple en soi, mais plutôt de retrouver ici, comme à chaque étape de mon parcours des bases de fonctionnements qui « marchent » et qu’il me semble important d’acquérir pour toute démarche d’accompagnement (pédagogique, social ou thérapeutique)

– devenir accueillant pour l’autre et ses différences

– devenir capable d’une écoute ouverte.

– devenir capable de rencontrer l’autre là où il se trouve.

– devenir confiant dans les capacités de l’autre et le lui montrer.

 Avoir et transmettre du plaisir dans ce partage

 

Ces « années collège » ont passé très vite. je me sentais apprécié des élèves, des parents, de ma hiérarchie, puis, l’amour passant par là, et ayant peut-être été un peu déçu de ne pas pouvoir accéder au poste de prof de musique à l’école normale (car je n’étais que maître auxiliaire et qu’un prof titulaire venait d’en faire la demande… le jour où je me suis présenté), j’ai décidé de démissionner de l’Education Nationale à la fin de la troisième année.

J’étais jeune, j’avais envie de passer à autre chose, de découvrir d’autres expériences. J’étais aussi déjà un peu trop « entier » dans mes choix et mes décisions et je décidai donc de répondre à une nouvelle proposition pour un poste d’intervenant musique dans les écoles primaires de la ville de Clermont-Ferrand, ce qui me rapprochait de mes nombreuses activités musicales … et aussi…  de ma dulcinée de l’époque.

à bientôt pour la suite où je commencerai à vous présenter une liste des cours ou des stages de formation que j’ai été amené à développer tout au long de mon parcours professionnel.

Jean-Claude

Lecture:  – La voix de l’expérience –  Ronald LAING, 1982, éditions du Seuil,1986.

  Qu’est-ce que l’expérience? De quoi avons-nous l’expérience? Sommes-nous capable de  comprendre ce que nous ressentons?  Sommes-nous même capable de l’accepter?

 Telles sont les questions essentielles abordées par Ronald Laing, dans ce livre qui prend à partie  avec résolution tous ceux qui veulent  contrôler nos sentiments, les nier ou nous dénier le droit de  les éprouver.

  Laing examine sans complaisance la pratique et la pensée médicales et scientifiques pour  montrer à quel point la validité d’une  expérience est refusée par ceux qui sont incapables de  l’imaginer. Bien des patients sont « traités » par le corps médical, enfermés dans  des asiles, parce qu’ils éprouvent des sentiments jugés inappropriés, anormaux. Or leurs expériences ont leur validité, obéissent à une logique qui leur est propre; et la réponse qu’elles appellent, voir l’aide qu’elles nécessitent sont peut-être d’un tout autre ordre. Laing rejoint ici Foucault, dans la description de ceux qui veulent contrôler nos sentiments.

Enfin, ce livre explore certaines expériences limites qui ne doivent pas être à priori refusées comme impossibles (car qui décrétera du possible et de  l’impossible ?) :ce que nous éprouvons à la naissance par exemple, et même dans la vie intra-utérine; Laing essaye de nous ouvrir à la compréhension de ce qui semble de prime abord étrange ou menaçant, et surtout de nous mettre en garde sur ce qui pourrait bien nous arriver si, renonçant à notre propre expérience, nous laissons d’autres statuer sur elle.

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